ou l'irresponsabilité des média

Les lignes qui suivent ont été publiées il y a plus de 15 ans (Le Monde 4.11.92). 
Y-a-t-il quelque chose à changer à ces propos impudents et brutaux
de Bertrand POIROT-DELPECH, de l’Académie Française,
praticien des média et journaliste ?

   Personne n’échappe à nos condamnations, comme si sagesse et bonne conduite étaient devenus l’apanage des journalistes. Qu’on permette à l’un d’eux, l’un de nous, de s’interroger sur l’effronterie qu’il y a à nous ériger, comme nous le faisons, en juges sans appel de la moralité publique. Nous nous indignons des indiscrétions judiciaires et des lynchages médiatiques, alors qu’il dépend essentiellement de nous qu’ils aient lieu ou non.
  
   A la classe politique, nous reprochons sa corruption et son impunité, mais nous tenons à ce que les citoyens ignorent : nos voyages organisés, les liens matrimoniaux de certaines de nos stars avec des ministres, les charges d’Etat que nous valent nos assauts de courtisanerie, nos retournements de veste maquillés en preuve de talent, nos éclectismes calculés, nos ralliements monnayés, les salaires de nos vedettes, le culot avec lequel nous ne reconnaissons plus nos erreurs, nos sociétés de production montées grâce à nos emplois publics, nos cumuls et échanges d’influence entre l’édition, la critique et les jurys de prix, le népotisme dans le recrutement des rédactions et des équipes d’émissions, la complaisance des matraquages promotionnels, nos privilèges fiscaux, notre complicité active dans les atteintes à la vie privée et autres coquineries ordinaires qui nous indignent tant chez les autres…

   Les difficultés économiques de la presse nous rendent moins regardants sur l’éthique et l’étiquette
, la gêne n’entraînant à la vertu que si on a jamais rien connu d’autre. Audience, tirage et carrière nous tiennent lieu de déontologie. Si nous égalons en impunité les notables que nous accusons d’être intouchables, c’est tout bonnement que la technologie audiovisuelle a centuplé sans contrepoids la puissance qui était la notre lors de la loi de 1881 et qui nous a valu à l’époque le surnom de « quatrième pouvoir ». De quatrième, nous sommes passés le premier en étendue et en irresponsabilité, faute d’en rencontrer un autre qui nous contienne.

   Songeons que la liberté d’expression, clef de toutes les autres libertés, est tombée à notre discrétion absolue. A notre seul gré, et sans répondre devant quiconque, nous donnons et retirons la parole aux chefs d’Etat comme aux élus ou aux experts, condamnés à s’expliquer en quelques secondes et à manger dans notre main, ce qui ne compte pas pour peu dans le déclin de leur crédit et pourrait bien miner le notre. Nous faisons et défaisons les réputations, à la tête du client ou à la solde d’une publicité d’autant plus crainte que sa manne se raréfie. A notre seul profit, la vieille règle des prétoires s’est inversée avec une force qui vaut tous les privilèges de juridiction : l’accusation dont nous tenons la place règle elle-même le débat, coupe la chique à tout le monde et se réserve le dernier mot.


Répondre à cet article